Ces femmes au « métier d’homme » : Solange Bamba, mécanicienne

PAYS : Guinée
DATE DE PUBLICATION : jeudi 10 mars 2016
CATEGORIE : Blog
THEME : Société

Sa tenue, simple, est caractéristique : un pantalon quelconque assorti d’un t-shirt maculé d’huile moteur et une cagoule repliée sur la tête pour protéger ses cheveux. Un morceau de carton en guise de tapis, Solange Bamba glisse avec agilité sous une voiture, armée d’une clé plate et d’un testeur électrique. Ses gestes coordonnés sont rapides, précis et bien huilés. Quelques minutes plus tard elle ressort avec un diagnostic sans appel : il faut remplacer la douille des feux de brouillard avant, et au moins quatre ampoules grillées.
Dans le service « électricité » de ce grand garage mécanique de Conakry écrasé par le soleil de mars, Solange Bamba fait figure d’exception : elle est l’unique fille du garage parmi la cinquantaine de travailleurs. Elle fait la fierté du chef de service, Maitre Sagno, qui supervise le travail de six apprentis mécaniciens plus ou moins qualifiés.

C’est à l’été 2014 que Maitre Sagno a reçu Solange, accompagnée d’un oncle paternel. Il avoue avoir été un peu surpris à l’époque d’accueillir une fille, mais surtout frappé par la flamme qui brulait dans les yeux de la jeune demoiselle amoureuse, non pas d’un quelconque prince charmant, mais de la mécanique. Les choses se sont passées en règle, c’est-à-dire dans la pure tradition guinéenne : dix noix de colas et quelques billets de banque pour sceller officiellement l’inscription de l’aspirante mécanicienne.
Deux ans plus tard, le maitre se dit « très satisfait » des performances de son élève. Le courage et l’intelligence de Solange sont reconnus et salués par tous ses collègues et même par certains clients, comme ce Monsieur rencontré surplace qui a tenu à le signifier directement au chef de service. « Elle est plus solide que les garçons » s’est réjoui l’homme.

Pourtant, rien ne prédestinait Solange au métier d’électricienne auto. Quatrième d’une fratrie de six frères et sœurs, Solange Bamba est née en 1993 à Lola, à l’extrême sud de la Guinée, d’un père médecin à la retraite et d’une mère vendeuse de céréales. Inscrite à l’école, comme ses autres frères et sœurs, son père voulait faire d’elle une intellectuelle. Mais le rêve de la petite fille était loin de porter une blouse et de se farcir le Serment d’Hippocrate comme son géniteur de père.

Sans pouvoir l’expliquer aujourd’hui, le cœur de Solange battait pour la mécanique auto. Elle ne se sentait pas « à l’aise » sur les bancs de l’école, d’où quelques difficultés scolaires. D’une santé fragile, elle est obligée d’abandonner ses études en classe de 9ème année du collège lorsqu’une maladie a failli la rendre paralytique. Son vœu secret de « quitter les bancs » est exaucé.

La jeune fille débarque alors à Conakry chez un frère étudiant diplômé à qui elle fait immédiatement part de sa volonté : apprendre à réparer les voitures, et particulièrement le système électrique ! « Un choix de garçon » qui étonne, mais Solange tient bon.
Elle balaie d’un revers de main les propositions de ses proches d’intégrer un salon de couture ou de coiffure, traditionnels points de chute pour filles déscolarisées. Elle ne veut pas faire comme les « autres » et déteste ces deux métiers « où tu n’apprends rien de concret, en dehors de commérages oiseux ». Le frère et l’oncle se plient à ses desiderata.

Gentille et souriante, elle s’intègre assez rapidement dans ce milieu exclusivement masculin bien qu’au début c’était un peu « gênant » se remémore-t-elle. Solange apprend vite, son maitre appliquant les mêmes règles à tous ses apprentis sans distinction de sexe. Cette façon de faire la réconforte au point de la pousser à relever de grands défis dans la réparation des pannes.

Elle a désormais trouvé toute sa place dans ce garage où elle se sent appréciée et respectée par ses collègues hommes, sans harcèlement. Le jeune apprenti, Maxime, reconnait volontiers que Solange est sa supérieure hiérarchique, lui qui est arrivé ici il y a à peine une année.

En dehors de son travail, qui l’absorbe tout de même six jours sur sept, cette Chrétienne pratiquante consacre une partie du dimanche à l’église, l’autre aux affaires sociales en rendant visite notamment à des parents établis à Conakry et à quelques copines de son Lola natal.

Pour l’instant le travail de Solange ne lui permet pas de s’auto-prendre en charge, étant encore en phase d’apprentissage. Son frère qui l’héberge, l’habille et la nourrit gracieusement également. Quand elle peut, les dimanches, elle lui donne un coup de main dans le bar que gère celui-ci. Elle vit modestement et cela lui suffit largement.
Du haut de ses 23 ans, cette belle Forestière de l’ethnie Kono au sourire éclatant, n’est pas du tout portée sur le matériel. Solange est de l’espèce, ô combien rare, de jeunes femmes aux ambitions mesurées.

Celle qui a parfaitement connaissance de l’existence de Facebook, mais feint n’avoir pas un « téléphone adapté » pour s’y connecter, ne se considère pas pour autant différente des autres filles. Mais quand on lui pose la question de savoir de quoi a-t-elle le plus besoin en ce moment, la réponse, inattendue, tombe comme un couperet : « je rêve de posséder pour moi-même une mallette entière d’outils où il y a toutes sortes de clés » !

Elle est consciente de sa condition féminine mais, à court terme, le mariage n’est pas une priorité pour Solange. A moyen et long terme, elle voudrait terminer son apprentissage et créer son propre garage de réparation de système électrique des véhicules, se donnant deux à trois années supplémentaires pour obtenir son « certificat ». A ce moment-là peut-être, elle se mariera.

« Ce qui est sûr, rassure Solange, je laisserai le libre choix à mes enfants pour leur orientation professionnelle mais je ferai en sorte de leur léguer mon métier de mécanicienne » conclut-elle.

Bon vent à Solange et bonne fête du 8 mars à toutes les femmes du monde.

PS : le garage où travaille Solange à l’écriture de ce billet se trouve à Kapporo-rails (Conakry), non loin de l’Ambassade des Eats-Unis.

Article initialement publié sur le blog de Alimou Sow

« La violence à l’égard des femmes et des filles constitue une violation des droits de l’homme, une pandémie de santé publique et un obstacle de taille au développement durable. [...] Elle impose des coûts exorbitants aux familles, aux communautés et aux économies. [...] Le monde ne peut pas se permettre de payer ce prix. »
Ban Ki-moon, Secrétaire général de l’ONU

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