Côte d’Ivoire : le pain se sert-il sur l’autel de l’exploitation ?

PAYS : Côte d’Ivoire
DATE DE PUBLICATION : mercredi 14 janvier 2015
CATEGORIE : Blog
THEME : Opinions

Les ivoiriens peuvent s’accorder. Très peu de boulangeries dans la capitale, tout comme celles à l’intérieur du pays ont recours à des professionnels, issus des rares écoles de boulangers, pour la fabrication du pain. Une façon peut-être pour les propriétaires de fuir les salariés dignes et leurs cortèges de revendications.

Comment le constater, le penser et ne pas le dire ? Les ivoiriens aiment le pain comme leur "garba" national. Ils le consomment comme toute nourriture sans toutes fois penser aux conditions de production ainsi qu’à la qualification de ceux qui le fabrique. A force de vouloir même savoir ce qui motive cette consommation à l’aveuglette, vous pourrez entendre dire « ce qui est dans ton ventre là, c’est ce qui est pour toi » ou encore « c’est quand c’est salle que c’est doux même » (cette phrase concerne le garba). Parole d’affamés, de fous et de lucides. Ne vous étonnez pas. Le constat est amer et justifié. En même temps captivant.

Des débrouillards habiles mal payés…

Au delà des guichets où se glissent les petites monnaies en échange de baguettes chaudes ou froides, pains dit de campagne ou boulette…selon le moment de l’opération, se cachent de véritables chaines de travail organisée à la libanaise. Comme dans les zones industrielles du pays, les travailleurs des boulangeries œuvrent laborieusement pour produire le pain. Labeur qui n’est point payé à sa juste valeur. Normal. Si on peu le dire car, rare sont les travailleurs des boulangeries qui sont qualifiés. Ce sont de débrouillards qui à force de pratiquer, sont devenus experts. Ils ne cherchent que du travail. Rien de plus. Avec le temps, les bonnes habitudes et les bons réflexes viendront.

Moussa est commis de boulangerie. Un véritable bourlingueur. Bien avant il a passé 15 ans à gérer une photocopieuse. Puis s’est converti en aide électricien avant de commencer à travailler comme caissier de boulangerie puis promu commis. A cette position, il est chef d’équipe. Et chaque membre de son équipe a une histoire aussi longue que la tienne. Richard, l’incontournable pétrisseur n’a que 18 ans, mais a le métier déjà dans l’âme. Culotte aux fesses, comme c’est la mode, laissant apparaître un caleçon aux couleurs non encore trouvés dans aucun cercle chromatique, sans chaussure, il est devenu musclé à force de soulever des dizaines de sacs de 50 kg de farine chaque jour ; de casser des blocs de glace. Les jours où il ne travaille pas, il gère un jeu vidéo sous un préau dans son quartier. Richard sait donner de la couleur au pain. Sa recette secrète, pour faire briller le pain, quelques carreaux de sucre au mélange et le pain devient doré comme l’or akan au sous un soleil senoufo, nous confie le commis.

Le mortier de pétrissage dépassé, entre en scène Habib et Joseph, pour la pesée, le découpage et le façonnage. Façonneurs, ils le sont depuis trois ans. A l’origine, le premier est briquetier et le second chargeur. Ici, la vie est tranquille. Même si le salaire ne vient pas, chaque jour, il y a au moins deux pains garantis. Cela suffit et rassure la panse.

Entre planches, tapis sales et four chaud se trouvent le doyen Mathieu et Théo. Les enfourneurs, comme on les appelle ici, s’occupent de la cuisson du pain et du rangement dans les casiers. Le doyen a fait le tour de tous les petits métiers. Ses rides en disent long sur sa vie. Théo, lui est un déscolarisé qui se « cherche ». Pour être enfourneur, il faut avoir des muscles, de la souplesse, de l’endurance et un métabolisme de batraciens. Ces deux personnes ont tous leurs sens aiguisés. Dans la chaleur ambiante de l’usine, Théo a la recette pour refroidir le four. L’air circulant à peine, de temps en temps il jette un gobelet d’eau dans les fours et voila que tout est rafraîchi. Cette trouvaille non conventionnelle, pour abaisser la chaleur, ne présente pas moins de danger, qu’on le penserait. En attendant que le pain, ne cuisse, il se permet d’écraser un bout de cigarette. « C’est interdit, selon le commis, mais chacun fait ce qu’il veut ici ». Ou chacun est sa propre mesure de toute chose, disons. Enfin, quand tout sort des mains habiles, il faut vendre.

Moumouni, est au guichet depuis longtemps. Il ne sait rien faire d’autre dans sa vie que vendre du pain. Il compte, vend et fait les compte à son commis. Pétrisseur, façonneur, enfourneurs, guichetier, commis,…c’est une belle chaîne de débrouillards aux mains habiles. Le commis contrôle cette équipe souvent composée de truands qui n’hésitent pas à faire sortir le pain en cachette ou avec la complicité du guichetier. S’il manque de vigilance, il devra rembourser chaque perte.

Dans la chaleur des fours surchauffés, des mains viriles masculines de corps musclés et tout en sueurs manipulent la farine de jour comme de nuit. Sans repos. Un petit café « serré » de temps à autres ou une cigarette à la main devant un four de gaz redonne le tonus. Il faut atteindre le nombre de pétrins (environ 730 pains/pétrin équivalant d’un sac de 50kg de farines) qu’a demandé le Gérant pour mériter sa ration et sa paye.

Exploitation de l’homme par l’homme

Les travailleurs ou ouvriers dans les boulangeries du pays en effet, sont des journaliers dont le salaire est versé chaque quinzaine du mois. Ce salaire varie entre 30.000FCFA et 75.000FCFA selon la tache. Les taux journaliers se présentent ainsi : Le pétrisseur touche 4000FCFA, le façonneur et l’enfourneur 3000FCFA, le Guichetier 3500FCFA, le Commis 4500FCFA. Si tout effort mérite récompense, il faut reconnaître que ces derniers sont sous payés.

Le salaire, tout comme l’environnement de fabrication du pain ivoirien ne sont pas reluisants. Le patron n’employant pas de professionnels, quoi d’étonnant si le pain se fabrique dans des conditions insalubres. Impossible de voir le tapis sur lequel le pain est placé pour vouloir toujours le consommer. Autant, il est horrible d’imagine la sueur dégoulinante du corps de tous ces jeunes, sans combinaisons de travail, entrant et sortant, touchant à tout. On tirera la conclusion bien à l’ivoirien « ça tue pas africain ». Pourtant, si les agents des services d’hygiène traquent les vendeurs de "garba", pour leur manque de notion élémentaires d’hygiène, ils devraient songer souvent à visiter les tréfonds de nos boulangeries.

Sans assurance, sans mesure de protection, sans vêtement de travail ni promesse de contrat d’embauche, le travail dans les boulangeries reste passionnant, émouvant, gratifiant, mais aussi et surtout dangereux. Quand des amateurs manipulent la nourriture, le feu et le gaz surchauffé, il faut, un jour craindre le pire. C’est aussi une question de santé publique.

Article initialement publié sur le blog de Aly COULIBALY

 La titraille est de nous !

« La bière n’est pas une priorité. Qu’est-ce qu’on choisit, le mil pour manger ou le mil pour boire ? Je crois qu’il faut d’abord nourrir les gens. Ensuite on verra le sort de ceux qui veulent boire. Tous les burkinabè ne boivent pas de la bière, mais tous les burkinabè mangent chaque jour. Il y aura de la bière premièrement à condition que les gens aient fini de manger à leur faim, deuxièmement à condition que ce soit à partir de mil du Burkina. Est-ce qu’un régime politique sérieux peut avoir comme préoccupation principale le sort des buveurs de bière ? ».

Thomas SANKARA, le 4 octobre 1987

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