I TOOGO : Pour Me Halidou Ouedraogo et toutes les familles des victimes du Crash de l’avion d’Air Algérie !

PAYS : Burkina Faso
DATE DE PUBLICATION : vendredi 16 janvier 2015
CATEGORIE : Articles
THEME : Société
AUTEUR : Redaction

Le 24 juillet 2014, dans le nord du Mali, survenait le crash du vol AH 5017 d’Air Algérie qui devait relier Ouagadougou à Alger. Aucun survivant, les 116 passagers à bord ont tous péri. Les pleurs et compassions fusaient de tout le monde entier. Ce 14 janvier 2015, au cimetière de Gounghin, 13 des 19 victimes burkinabè rapatriées de la France ont été enterrées dans l’intimité familiale en présence de Me Halidou OUDRAOGO, président de l’Association des familles des victimes (AFAVIC). Dans un texte très émouvant, de compassion et de réconfort parvenu à la rédaction de Droit Libre Tv, l’Ecrivaine et Editrice burkinabè résidant au Canada, Angèle Bassolé, s’adresse à Me Halidou Ouédraogo et à toutes les familles des victimes du Crash de l’avion d’Air Algérie.

M Baaba !
I Toogooo !!!
I Wôd !
Moog Ramba
I Wôd !

I Wôdoo !!!
I Tog wê…

Il y a des nouvelles comme ça qui vous tombent dru sur la tête et vous êtes vous-même raide mort sur place.
Alitée, je n’ai appris le crash de l’avion d’Air Algérie que deux jours plus tard ; et la tragédie a énormément touché la petite communauté burkinabè du Canada (Ontario où se trouve la capitale fédérale Ottawa, Québec, la province et la ville ; des familles entières décimées) avec la tristesse ajoutée que certaines des victimes venaient rejoindre ici leurs conjoints avec femmes et enfants.

Alors, paniquée, je me mets à chercher les informations sur les victimes mais aucun nom ne semble faire référence à des connaissances.
L’information à compte-gouttes ne permet pas d’en savoir plus et ce n’est pas sur les autorités décadentes et incompétentes de ce cher Faso qu’l faut compter. C’est la presse canadienne qui m’a permis de savoir que hélas, il n y’avait eu aucun survivant, quand les dirigeants du Burkina qui ont affrété ce vol continuaient à chercher à le localiser. C’est du moins ce qu’ils prétendaient car dans ce pays où le mensonge a été érigé en système de gouvernance, on ne peut jamais vraiment rien savoir d’exact et de juste. Bref.

La presse canadienne a commencé par montrer les images horribles et affreuses de ce qui restait de ce que fût cet avion (on comprend que personne n’ait survécu), puis indiquer la liste des victimes, leurs lieux d’origine, etc. J’ai scruté tous les noms et il ne me semblait toujours pas connaître quelqu’un.
Je n’ai donc jamais pensé, cher Me Halidou Ouédraogo que votre fille ait pu être parmi.

Et ce n’est, à mon très grand regret, hélas, que récemment que j’ai appris l’indicible et terrible nouvelle. Je ne connaissais pas votre fille mais on n’a pas besoin de connaître quelqu’un pour être affligée de sa mort, surtout dans des circonstances aussi tragiques, atroces, tristes, douloureuses, inqualifiables, innommables et encore plus pour une jeune fille pleine d’avenir et de promesses qui devait vous succéder à la gestion de votre cabinet après de très brillantes études de Droit ici au Canada. Que la vie peut être injuste, cruelle ! Qu’elle est injuste et cruelle !
Je ne connaissais personne non plus dans la tragédie de l’avion d’Air Malaysia mais j’en ai pleuré.

J’ai pleuré car j’ai pensé aux familles, aux parents comme vous, Me.
J’ai été si bouleversée ce matin-là du jour où je l’ai appris qu’en allant prendre le bus pour mes rendez-vous d’examens médicaux concernant la détresse respiratoire dont je souffrais à ce moment, je suis allée tout droit dans le sens contraire de mon itinéraire normal et ce n’est que seulement en voyant plusieurs bus me dépasser que je me suis posé la question de savoir pourquoi ils le faisaient tout en continuant mon chemin jusqu’à l’arrêt. Je n’ai rebroussé chemin que bien longtemps après que plusieurs m’aient dépassée et j’ai été à un cheveu de rater tous mes rendez-vous.

Yako, Baaba !
I fo !

Je compatis et je pleure avec vous car je peux comprendre votre douleur de père.
Je peux prendre-avec (ce qui est le sens réel de ‘’comprendre’’).
Je peux prendre-avec vous et pleurer avec vous car à 10 ans, j’ai perdu mon frère aîné François, mon héros, mon idole à l’âge de 24 ans dans un accident tragique de train alors qu’il faisait un Doctorat d’Anglais en France.
Je ne m’en suis jamais remise et je sais que j’emporterai cette douleur jusqu’en ma tombe et jusqu’à ce que je le rencontre à nouveau car je crois en la Résurrection des morts mais cela n’atténue pas, ne peut atténuer, n’atténuera jamais ma douleur. La douleur est toujours aussi vive comme si c’était d’hier. J’écris et je pleure abondamment de tout mon cœur, de toute mon âme avec vous sans faire aucune superposition à ma propre douleur. Je prends juste avec.

Poète, il avait récité à la RTI « Souffles » de Birago Diop que j’ai toujours retenu. Drapé dans sa tenue traditionnelle Dan-fani avec son chapeau de Saponé, il était magnifique, adorable, sublime au point que les voisines de maman se sont mises à hurler de joie et à accourir vers maman en ce plein midi où elle servait depuis son maquis sa clientèle des travailleurs du Comptoir ivoirien des papiers.
Il passait à l’heure de grande écoute. Maman a eu si peur que quelque chose ne soit arrivé à son fils, car troublées par l’émotion de le voir à la télé, elles ne sont parvenues qu’à dire dans un souffle coupé :
- François… C’est François…
Alors, papa, je peux comprendre votre traumatisme, je peux prendre-avec et vous dire :

Yako !
Cèba, kôfa niyé !
Baba, djam !

I toogo !
I fo !
I wôd !

La vie est injuste, très injuste et c’est là qu’on se met à crier vers le Ciel et à poser toutes les questions possibles mais le Ciel ne répond pas car « celui qui siège sur le trône là-haut est lui aussi parfois victime. Il a vu son propre fils se faire sauvagement tuer ».

Ce sont les mots de réconfort que me dirent mon regretté père spirituel, Oblat de Marie Immaculée, aumônier et vicaire de la paroisse Sacré-Cœur d’Ottawa sur le campus de l’Université d’Ottawa, Jean Rochon pour tenter de me consoler de la mort de Norbert Zongo dont il supportait le travail et était même abonné à son journal « L’Indépendant ».

Dieu est parfois victime mais il ne nous abandonne jamais dans toutes nos détresses et souffre avec nous, même si nous ne le voyons pas, même si nous en doutons car lui en voulant trop du malheur qui nous tombe dessus ; il prend-avec nos douleurs car il est Père mais aussi Mère et à même de nous comprendre, de nous consoler.

Dans de telles circonstances, il n’y a pas de mot capable d’atténuer la douleur que vous ressentez actuellement. Aucun. Car le langage humain n’a pas encore pu en inventer.

Alors, il ne reste plus que le silence.
Le Silence des vagues boueuses du Kadiogo.
Le Silence de la Montagne du Plateau royal de Montréal que votre fille n’a pas manqué d’observer, étant ici.

Ma chère petite sœur, nous nous reverrons un jour, car seules les montagnes ne se rencontrent jamais.

Avec certitude, nous nous reverrons car…

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis.
Ils sont l’Ombre qui s’éclaire
Et dans l’ombre qui s’épaissit
Les Morts ne sont pas sous la Terre.
Ils sont dans l’Arbre qui frémit.
Ils sont dans le Bois qui gémit.
Ils sont dans l’Eau qui coule.
Ils sont dans l’Eau qui dort.
Ils sont dans la Case,
Ils sont dans la Foule.
Les Morts ne sont pas morts.

Écoute plus souvent.
Les Choses que les Êtres.
La Voix du Feu s’entend.
Entends la Voix de l’Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots.

C’est le Souffle des Ancêtres morts.
Qui ne sont pas partis.
Qui ne sont pas sous la Terre.
Qui ne sont pas morts.

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis.
Ils sont dans le Sein de la Femme.
Ils sont dans l’Enfant qui vagit.
Et dans le Tison qui s’enflamme.
Les Morts ne sont pas sous la Terre.
Ils sont dans l’Herbe qui pleure.
Ils sont dans le Rocher qui geint.
Ils sont dans la Forêt.
Ils sont dans la Demeure.
Les Morts ne sont pas morts.

Écoute plus souvent.
Les Choses que les Êtres.
La Voix du Feu s’entend.
Entends la Voix de l’Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots.
C’est le Souffle des Ancêtres .

Angèle Bassolé

 [1]

« La bière n’est pas une priorité. Qu’est-ce qu’on choisit, le mil pour manger ou le mil pour boire ? Je crois qu’il faut d’abord nourrir les gens. Ensuite on verra le sort de ceux qui veulent boire. Tous les burkinabè ne boivent pas de la bière, mais tous les burkinabè mangent chaque jour. Il y aura de la bière premièrement à condition que les gens aient fini de manger à leur faim, deuxièmement à condition que ce soit à partir de mil du Burkina. Est-ce qu’un régime politique sérieux peut avoir comme préoccupation principale le sort des buveurs de bière ? ».

Thomas SANKARA, le 4 octobre 1987

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