Le film « Une Révolution africaine : les dix jours qui ont fait chuter Blaise Compaoré » : Une projection dans la hantise de la peur

PAYS : Burkina Faso
DATE DE PUBLICATION : lundi 26 octobre 2015
CATEGORIE : Articles
THEME : Culture
AUTEUR : Redaction

Le festival Ciné droit libre s’est tenu cette année du 28 juin au 4 juillet 2015. La phase de décentralisation a commencé. L’équipe du festival se fixe pour objectif de parcourir les 13 régions du Burkina Faso avec à l’affiche plusieurs villes. Cette année, la décentralisation de ciné droit libre s’inscrit dans le cadre de la sensibilisation pour des élections crédibles et apaisées au Burkina Faso. Après l’étape de Kaya, c’était le tour de Manga et de Pô d’accueillir le festival les 23 et 24 octobre dernier.

La population de Manga est sortie nombreuse. Le terrain provincial, site de la projection, avait du mal à contenir le monde. Certains ont pris place sur leur monture ou assis sur les chaises, d’autres se sont assis à même le sol. Les commentaires allaient bon train. Certains s’imaginent déjà ce qui sera le film. Chacun essayait de donner son contenu au film.

Mais avant de rentrer dans le vif des activités, à l’unisson et dans un esprit patriotique, Rasmané Zinabé, animateur de la soirée a entonné le Dytanié. C’est avec soit la main sur le cœur ou le poing levé que l’hymne a été exécuté. En rappel, l’année passée, pendant cette période, le peuple était en lutte et beaucoup sont tombés sur le champ de « bataille ». C’est donc en mémoire de ces martyrs qu’une minute de silence a été observée. Le public a saisi l’occasion pour rendre un vibrant hommage au peuple Congolais en lutte avec un seul mot d’ordre : Sassou dégage !

La soirée se poursuit avec la diffusion de paroles des leaders. Ce coffret est un appel des leaders artistes et enseignants qui incite à aller voter. « Après l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014, c’est le moment de mener une insurrection dans les urnes le 29 novembre 2015 », a martelé Rasmané Zinaba pour inviter tout le monde à se rendre dans les urnes le 29 novembre. C’était pour la première fois que la série la famille démocratique a été diffusée. Les hourras et vivats du public qui accompagnaient chaque épisode témoigne de l’intérêt que le public de Manga accordait à cela. « C’est simple, court et compréhensif », a confié un cinéphile dans la foule, le temps d’une causerie avec son voisin.

« Une révolution africaine : les dix jours qui ont fait chuter Blaise Compaoré » a commencé. Les premières images de Blaise ont été huées à l’unisson par le public. Celles de Sankara ont bien au contraire suscité l’admiration et des acclamations à n’en point finit. Autant le film fait réveiller en certains l’orgueil patriotique et la fierté d’avoir débarrassé le pays d’une dictature, autant il suscite la tristesse et la pitié au regard des enfants de la nation tombés les 30 et 31octobre 2014.

Le spectre de Blaise planait sur la foule

Le cours des évènements se passe jusque-là bien. Soudain, une monstre débandade succède à la tranquillité qui prévalait. Le public s’affale. Les engins sont abandonnés. Les chaises vidées. La panique est générale. Nul ne semble savoir ce qui se passe et le sauve qui peut se poursuit. Après nous être renseigné, il ne s’agit ni moins ni plus qu’un mal entendu entre deux individus qui a abouti à une bagarre. Dans cette cacophonie, la foule croyait à une descente musclée des militaires pour interrompre la projection. Dans de pareilles circonstances, il faut s’attendre à ce que tout peut arriver. Ainsi certaines personnes ont été blessées. C’est le cas de cet homme qui a sollicité la lumière de notre camera pour mesurer la gravité de sa blessure au pied droit. Nonobstant sa blessure, il a perdu non seulement ses chaussures, mais son portable restera introuvable. Après quelques recherches infructueuses, nous avons pris congé de lui. Très vite, le calme est revenu. La projection peut se poursuivre, avec sans doute la peur au ventre, car le moindre mouvement venant d’une tierce personne fait l’objet dorénavant d’une attention particulière. Bien que Blaise soit parti, il y aura bientôt une année, son spectre continu à hanter son peuple.

Une mobilisation de taille

Une autre date, un autre lieu. Nous sommes le 24 octobre et c’est à la ville de Pô d’accueillir à son tour le festival ciné droit libre. Nous sommes arrivés à la place de la Nation aux environs de 18h. Visiblement, personne ne pointe le nez. Les chaises n’étaient pas encore installées. Seul le technicien se débattait avec son matériel. Pourquoi il n’y a personne ? L’information est-elle passée ? Beaucoup de questions. Mais on me rassura très vite que la population de Pô à une habitude de sortir tardivement. « Attendez vers 19h30 ou 20h et vous verrez » poursuit mon interlocuteur. Qu’est-ce qui explique bien cette attitude ? Nous n’avons pas cherché à savoir. Eh bien, la « prophétie » de mon interlocuteur s’est très vite confirmée. La place de la Nation a été envahie. C’était une marée humaine qui a inondé cette gigantesque place. La mobilisation était 2 fois voire 3 fois plus que celle de Manga. L’accueille du film par le public est d’une autre dimension dans cette ville « commando ». À chaque image de Sankara, la foule ne cesse de scander avec fierté, « la patrie ou la mort nous vaincrons », avec les poings levés. Tout comme à Manga, l’image de Blaise n’est pas la bienvenue, bien au contraire, elle suscite la colère de la population.

Visiblement satisfaite, la population de Pô témoigne. « Ce film est vraiment émouvant. Le fait de voir les jeunes comme moi tombés lors de l’insurrection est touchant pour moi », a confié Adissa avant de poursuivre : « personnellement, je n’ai pas l’âge de voter mais je m’évertuerai à sensibiliser mes camarades qui ont l’âge de voter d’aller le faire car après avoir mené l’insurrection, il est obligatoire d’assumer sa responsabilité en allant voter ». Jean Maroc Poadiagué abonde dans le même sens qu’Adissa : « les élections à venir sont une opportunités offertes aux jeunes de pouvoir s’exprimer en votant utile. La jeunesse doit voter en fonction de ses aspirations et par rapport au contenu des programmes des candidats ». Pour lui, il ne s’agit pas de voter un parti ni un individu mais un programme politique pour un développement durable. Certains n’ont pu contenir leur mécontentement en voyant ces images et pour eux, c’était l’occasion d’exprimer leur colère. Omar Zio ne passera pas par quatre chemins pour le faire : « je ne suis vraiment pas content de ce que Blaise a fait. Il est inadmissible de voir le corps des Burkinabè sans vie comme ce qui s’est passé ». Il expire un coup et dira tout simplement : «  pourquoi cela est-il arrivé à notre pays ? » Pour que plus rien ne soit comme avant, Omar Zio dit être prêt à aller voter le 29 novembre : « voici ma carte d’électeur et je n’attends que le 29 pour aller voter un président de mon choix », confidence de Omar Zio qui brandit sa carte à qui veut la voir.
L’administrateur de Semfilms, Lombar Barry ne cache pas non plus sa satisfaction : « à Manga tout comme à Pô nous avons été agréablement surpris par les mobilisations monstres des populations qui ont activement participé à la soirée en posant des questions pertinentes ».

Selon Lombar Barry, dans un passé récent, les gens avaient peur de s’exprimer mais, force est de constater aujourd’hui que les langues se délient et cela est un réel motif de satisfaction. « Ce que nous recherchons depuis un certain temps est en train de se réaliser. La population commence à se responsabiliser », a confié fièrement l’administrateur qui a clos son intervention en tirant chapeau bas à la population Burkinabè. La tournée se poursuit…

Masbé NDENGAR

« La bière n’est pas une priorité. Qu’est-ce qu’on choisit, le mil pour manger ou le mil pour boire ? Je crois qu’il faut d’abord nourrir les gens. Ensuite on verra le sort de ceux qui veulent boire. Tous les burkinabè ne boivent pas de la bière, mais tous les burkinabè mangent chaque jour. Il y aura de la bière premièrement à condition que les gens aient fini de manger à leur faim, deuxièmement à condition que ce soit à partir de mil du Burkina. Est-ce qu’un régime politique sérieux peut avoir comme préoccupation principale le sort des buveurs de bière ? ».

Thomas SANKARA, le 4 octobre 1987

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