Le « Musée du Fouta », mémoire vivante du patrimoine culturel peul

PAYS : Guinée
DATE DE PUBLICATION : mardi 7 février 2017
CATEGORIE : Blog
THEME : Opinions

Le massif montagneux du Fouta-Djalon, situé au nord-est de la Guinée, est à l’origine du surnom de notre pays de « Château d’eau de l’Afrique de l’Ouest » à cause de sa pluviométrie abondante et du grand nombre de cours d’eau qui y prennent leur source formant parfois des bassins transfrontaliers avant de se jeter dans l’océan (fleuves Gambie et Sénégal).

C’est également la région d’origine du peuple peul en Guinée dont l’histoire et la culture sont particulièrement riches. Une histoire, hélas, mal connue, puisque mal enseignée et souvent écrite par des étrangers. Beaucoup de jeunes guinéens – y compris ceux habitant ou originaires de la région – ignorent par exemple que ces hauts plateaux furent le théâtre d’une révolution musulmane au 18ème siècle qui a abouti à la création d’une théocratie ayant résisté, un temps, à la pénétration coloniale.

C’est pour garder vivante la mémoire du patrimoine culturel peul hérité de cette histoire faite de soubresauts qu’une femme a décidé d’agir. Mme Zenab Koumanthio Diallo est la fondatrice du Musée du Fouta sous la houlette de l’Association des femmes poètes et écrivains de Guinée.

« Karamoko »

Ouvert le 9 juin 2001 à Labé, capitale de la Moyenne Guinée, le Musée du Fouta est situé au quartier N’diôlou dans un petit bâtiment circulaire, inspiré d’une case ronde, comprenant une salle d’exposition, une salle de formation et quelques pièces dédiées à l’administration. Il est dirigé par un Comité scientifique et un Conservateur en la personne de Ousmane Tounkara, mon guide du jour.

L’homme est rôdé à la tâche. La voix tonique d’un rappeur, l’œil pétillant, Ousmane Tounkara connait le Musée du Fouta comme sa poche et presque chacune des 2.500 pièces de l’exposition « Karamoko Alpha Mo Labé » qui occupe la salle du rez-de-chaussée.

L’expo s’ouvre sur un vieil homme enturbanné, assis en tailleur sur une peau de mouton tannée. Les objets hétéroclites qui l’entourent (encriers, planchette d’écriture, un coran ouvert…) laissent peu de doute sur son statut : il s’agit d’un « karamoko », un éducateur dépositaire du savoir et de l’enseignement coranique et qui est chargé de les transmettre aux disciples (tâliba).

La femme, la vache et la foi

Avant d’aller plus loin, Ousmane Tounkara se veut pédagogue : « la société peule est bâtie autour d’un triptyque : la femme, la vache et la foi » résume-t-il. Explications.

La femme  : Dans la tradition peule, la femme est un personnage incontournable. En tant qu’épouse, elle est la gardienne de la maison laquelle est une case ronde au toit de chaume. C’est à la fois la chambre à coucher, le salon, le garde-manger et la cuisine réunis. Un muret en terre latérite tient lieu d’étagère sur laquelle trônent les calebasses dans lesquelles fermente le lait de vache. D’autres sont suspendues, accrochées à une plateforme soutenue par quatre poutres où sont conservés les produits de récolte (riz, fonio, mil, maïs). Juste au-dessus du feu alimenté par des blocs de termitières mortes, pendouille de la viande boucanée, provision de l’époux pour ses longs déplacements.

Au registre mobilier de maison, le tabouret occupe une place de choix. Les femmes l’utilisent pour s’asseoir en faisant la cuisine et pour plusieurs autres tâches ménagères. Cet objet est souvent transmis de mère en fille parfois sur plusieurs générations. Dans sa collection, le Musée détient un spécimen vieux de quatre siècles et demi. L’importance du tabouret – hérité – lui vaut une fonction « porte-bonheur » : on y fait asseoir la nouvelle mariée pour sa fertilité et celle en âge de se marier pour trouver un époux.

Bien que le sexe soit en général tabou dans la culture peule, la femme peule sait séduire. D’abord par sa parure (bagues, bracelets, chevillères, perles…) et surtout par sa célèbre coiffure traditionnelle en crête (dioubâdhé) dont la forme pouvait être un indicateur du rang social de celle qui la porte (droite = cheffe, inclinée = basse classe, etc.).

Séduction par la coiffure et les parures, mais également à travers les petits présents en nourriture. La femme offre à son prétendant une gourde contenant du beurre de vache appelée « tembêrè nebban ». Cadeau suprême à l’origine de la croyance répandue selon laquelle la femme peule est capable de contrôler un homme en lui faisant manger un aliment mystique appelé « gnâmi diôdô ».
L’homme à son tour, pour épouser sa prétendante, doit déposer un lot de cola nuptial dont le nombre varie entre 100 et 315 noix (suivant le nombre de prophètes). Ces colas sont artistiquement nouées à l’aide de cordes végétales (une quinzaine) dont le tout évoque un phallus en érection. Tout un symbole !

La vache  : Il existe un lien quasi-ombilical entre le Peul et la vache. C’est d’ailleurs cette dernière qui a emmené les Peuls au Fouta ! Les récits historiques racontent que c’est à la recherche de pâturages abondants que les premières vagues de pasteurs peuls nomades envahirent les hauts plateaux du Fouta-Djalon, au 15ème siècle, alors habités par le peuple Djallonké. Les Peuls sont foncièrement pasteurs avant de devenir agro-pasteurs, puis commerçants notamment au contact des Mandings.

Il s’agit généralement d’un élevage domestique rudimentaire constitué d’un cheptel d’une dizaine de têtes tout au plus dans chaque concession. Traditionnellement, les vaches sont rassemblées dans un parc appelé « dinguirâ ». Elles portent des noms suivant leur couleur : wodhêwé (robe rouge), lahé (robe noire), willé (robe grise), witchpâgué (tachetée)…

Traire la vache est une activité réservée aux femmes. A l’origine, la traite est faite dans le « kounnawal », un récipient creusé dans le figuier (djibbé) qui, dans la tradition peule, est considéré comme l’arbre du paradis et symbole de la fécondité. On utilise également la calebasse comme « bhirdoughal » (récipient de traite), mais jamais un récipient en plastique.

L’élevage de bovins avait surtout une fonction sentimentale. Parfois, le sentiment est si fort que les Peuls ne mangent pas la viande de leurs propres vaches, surtout si celle-ci est fraiche (les vieux sages la préfèrent boucanée). Ils préfèrent le lait, le beurre et la bouse de vache, engrais naturel, qui sert également à badigeonner le plancher et les murs des cases.

Les Peuls restent des éleveurs dans l’âme, même si la grande majorité d’entre eux s’est désormais enrichie dans le commerce et s’est établie en ville au détriment de la campagne. Partout en Guinée, ils contrôlent la filière viande, soit en tant qu’agro-pasteurs, bouchers, convoyeurs ou vendeurs.

La foi : La révolution islamo-peule du 18ème siècle au Fouta-Djalon a été conduite par des vagues de Peuls musulmans venus du Macina et de la vallée du fleuve Sénégal. Une révolution multi-ethnique dirigée par douze marabouts peuls et dix marabouts mandings qui ont imposé l’islam comme religion au Fouta. La foi religieuse guide toutes les actions de l’homme.

L’enseignement du Coran est assuré par le vieillard à la fois éducateur, directeur, médiateur, détenteur du pouvoir politique et religieux. L’enseignement se fait au « doudhal » (école). Pour les jeunes disciples, les leçons sont écrites sur une ardoise en bois en forme de flèche appelée « allouwal » à l’aide de l’encre et des plumes d’origine végétale.

Pour faciliter l’expansion de l’islam et sa compréhension, les érudits, « thiernôdio ou thierno », ont entrepris la traduction du Coran en langue Poular. Progressivement, on a assisté à l’éclosion d’une véritable littérature religieuse et poétique au Fouta-Djalon. La plus ancienne pièce du Musée est en effet un parchemin vieux de 650 ans retrouvé à Koula Tossokèrè (Lélouma), l’un des foyers islamiques les plus réputés de la région à l’époque.

Thierno Samba Mombeyah, Thierno Sadou Mo Dalein, Thierno Aliou Badra Daroun… sont parmi les plus célèbres de ces érudits respectés et vénérés. Ce sont eux que chante la cantatrice Binta Laly Sow dans le morceau « Waliyâbhé Fouta » qui leur est consacré.

Cet islam-là relève du courant soufi, représenté par le « tidianisme », très tolérant. De nos jours, il est en perte de vitesse surtout dans les centres urbains, concurrencé par le courant « wahabbite » rampant. Mais ça, c’est une autre histoire…
Le reste de l’exposition montre la stratification de la société au Fouta-Djalon, multiculturelle, multi-ethnique avec les divers corps de métiers : chasseurs, forgerons, cordonniers, tisserands, apiculteurs, potiers, griots.

L’enrichissante visite se termine sur un espace politico-militaire montrant les figures de la révolution islamique de la théocratie et la résistance à la pénétration coloniale.
On sort toujours moins bête d’une visite au Musée du Fouta qui survit grâce à ses propres ressources (maigres) et à quelques appuis comme ceux de l’Ambassade de France en Guinée pour les locaux et l’Ecole du Patrimoine africain pour le renforcement de capacité du personnel. Mais les défis restent à la dimension des ambitions du Musée : élargir et moderniser les locaux, collecter plus de pièces et les conserver dans de meilleurs conditions. Chiche !

Article initialement publier sur le blog de Alimou Sow

« Oui, nous [Blaise Compaoré et moi] habitons l’un en face de l’autre. Je l’ai invité à déjeuner. Nous avons échangé sur ce qui lui est arrivé, car, comme moi, il a subi un coup d’Etat. Je l’ai trouvé serein et je crois que je suis un exemple pour beaucoup. Il faut de la patience, de la sérénité … Le temps est un facteur important. »

Henri Konan Bédié in J.A n°2945 du 18 au 24 juin 2017.

img