Ouagadougou : Ces femmes qui défient la nuit !

PAYS : Burkina Faso
DATE DE PUBLICATION : mardi 26 avril 2016
CATEGORIE : Articles
THEME : Société
AUTEUR : Redaction

La nuit, autrefois réservée au repos est devenue un moment de travail intense pour des millions de personnes. « Les Hommes de la nuit », puisque c’est comme ça qu’on les appelle, sont aujourd’hui incontournables dans le paysage socio-économique de nos nations. Leur contribution à la croissance n’est plus à démontrer. Ils sont acteurs culturels, artistes, serveurs ou serveuses dans les maquis et bars, plongeurs, Disques Joker, vigiles, manœuvres, commerçants, boulangers, fille de joie … à défier la nuit à la quête d’un bien-être, d’une sécurité sociale individuelle ou collective. Dans ce premier récit, d’une série de quelques articles sur ces « Hommes qui défient la nuit », nous parlerons de celles qui nous servent à boire dans les maquis et bars ou autres restaurants et débits de boisson de la capitale burkinabè, Ouagadougou.

Lydia, Vivi et Rama, trois prénoms, trois personnages, trois villes d’origines, trois services et trois premières énigmes à déchiffrer dans le décryptage de ces « belles gazelles » de la nuit. « Dans le milieu, il faut être stupide pour s’exposer au-delà du perceptible », Vivi. Ces trois filles ont une chose en commun, la fausseté de leurs prénoms. Aucune d’elle n’utilise sa vraie identité : « c’est comme ça dans notre boulot », Rama. « C’est une protection et une manière pour nous de se cacher car beaucoup sont dans ce métier à l’insu de tous », Lydia. Qui sont-elles ? D’où viennent-elles ? En quoi consiste leur travail et quels sont les traitements et conditions ?

Provenance et destination

D’où viennent toutes ces demoiselles, accueillantes ou pas du tout, qui nous servent à boire dans les débits de boisson ? C’est à cette question que nous avons tenté de répondre.

Dans le milieu, elles sont reparties en deux catégories : les serveuses ordinaires et celles qu’on appelle affectueusement dans le jargon « en même temps est mieux », c’est-à-dire celles qui usent du travail de serveuse comme prétexte pour pratiquer la prostitution. Lydia, Vivi et Rama sont dans la première catégorie. « Tout le monde pense qu’être serveuse dans un bar est synonyme de prostitution, je ne fais pas ce métier et je ne le ferai jamais », s’insurge Rama quand nous avons cherché à savoir si elle pratiquait la prostitution à côté de son métier de serveuse. « Certaines de mes collègues sont tombées dans ce métier, mais moi non », précise-t-elle. Cette virtuose de la nuit est originaire de Boromo, une ville située à quelques 175 km de Ouagadougou. Elle est serveuse à Ouagadougou depuis maintenant 6 mois après avoir pratiqué le petit commerce et travaillé dans quelques kiosques à café de sa ville natale.

Vivi est une fille mère originaire de Dédougou. Elle est arrivée à Ouagadougou après un détour par la capitale économique, Bobo-Dioulasso. Elle y a travaillé pendant 4 mois dans une des boites de nuit les plus chics de cette ville culturelle burkinabè. C’est grâce au gérant de cette « maison de plaisir » qui a été débauché par une autre boite de nuit, que Vivi a connu Ouagadougou où elle officie dans le même domaine.

Lydia, quant à elle, est une « silure » de Yamoussoukro en république de Côte d’Ivoire. C’est la plus expérimentée et la plus âgée des trois. Elle a travaillé d’abord à Abidjan avant de prendre son envol à la conquête des « points chauds » de la sous-région ouest -africaine. Après un passage au Bénin, Togo, Mali et au Sénégal, elle a déposé ses valises, « pour le moment », à Ouagadougou depuis maintenant treize mois. « Je ne me plaint pas trop dans ce métier, j’arrive à m’en sortir et à subvenir à quelques besoins de ma famille au pays ». Moulée dans une robe courte et transparente qui laisse entrevoir ses cuisses et une partie de sa poitrine, elle défile au milieu des clients entre service et causette. Notre entretien est donc souvent entrecoupé par ses multiples occupations et sa bouteille d’alcool, déposée sur notre table, se réchauffe au gré de cette chaleur d’avril. Entre ses mains, une cigarette.

Nous l’avons à nouveau sur notre table. Pleine de vie et de joie, elle nous relate les raisons de son choix pour ce travail de nuit aussi difficile que dangereux. « J’ai quitté l’école en classe de 4e alors que je n’avais que 14 ans. Je ne sais pas, même toute petite, j’adorais être libre, faire tout ce qui me vient en tête sans être dérangée. J’ai beaucoup travaillé aux côtés de ma mère après mon échec scolaire, je l’aidais dans son petit commerce. Après, j’ai voulu voler de mes propres ailes et j’ai commencé à chercher du travail. C’est ainsi que je suis tombée sur un manager qui m’a proposé un boulot dans un maquis. J’ai commencé, j’ai aimé et je suis toujours dans ce travail ... ». Qu’en est-il des salaires et des conditions de travail de ces filles ?


Conditions de travail et salaires

Ouagadougou est une ville qui vit, qui bouge la nuit. Certaines nuits, surtout les week-ends, sont tellement mouvementées que tu te demandes à quelles heures les gens se reposent. Le décor est fait de motocyclistes, de voitures, de vendeurs ambulants, de maquis et bars, de filles de joie, de nos braves serveuses aussi. Elles travaillent dans des conditions difficiles ; gagnent moins à la fin du mois et se reposent peu.

Lydia, Vivi et Rama ont les mêmes horaires de travail, de 18h à 4h du matin, soit 10h de travail par jour, mais sont obligées de rester sur place pour attendre le lever du soleil au risque de se faire agresser. « S’il y a personne pour me déposer à la maison ou pour m’accompagner, je ne prends pas le risque de marcher parce que j’ai déjà été agressée et dépouillée de tous mes biens sur la route de la maison. Je ne prends plus ce risque, je préfère dormir au maquis jusqu’au matin », nous explique Lydia.

Elles ont chacune un jour de repos dans la semaine et sont payées entre 30.000 et 40.000 Fcfa le mois. Le moindre verre cassé, retard, dormir aux heures de travail, absence, fumer au milieu des clients pour celles qui travaillent en boite de nuit … est sévèrement puni d’une ponction salariale allant de 1.000 à 2.000 Fcfa selon la gravité de l’acte. Dans le milieu, certaines serveuses sont payées à la bouteille servie pour booster leur motivation au travail. Ce n’est pas le cas de nos trois « guerrières ».

A tout bout de chemin, dans les coins et recoins de Ouagadougou, il est régulier de trouver un maquis ou bar dancing. Ceci dit, la prolifération de ces centres de loisirs est très remarquable dans la capitale burkinabè. Ces serveuses, au vu donc de l’ampleur graduelle que prend ce métier, pour une meilleure sécurité sociale, gagneraient à s’organiser comme dans les autres secteurs d’activités pour l’obtention d’un statut légal.

A suivre…

Ismaël COMPAORE

« La violence à l’égard des femmes et des filles constitue une violation des droits de l’homme, une pandémie de santé publique et un obstacle de taille au développement durable. [...] Elle impose des coûts exorbitants aux familles, aux communautés et aux économies. [...] Le monde ne peut pas se permettre de payer ce prix. »
Ban Ki-moon, Secrétaire général de l’ONU

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