Référendum au Mali : le président enterre le projet sans l’avouer

PAYS : Mali
DATE DE PUBLICATION : lundi 17 juillet 2017
CATEGORIE : Blog
THEME : Politique

Prévu initialement pour le 9 juillet 2017, le référendum pour la révision de la Constitution a été reporté à une date ultérieure suite à une forte opposition de la plateforme civile « Non an te a bana », soutenue par l’opposition politique et divers syndicats qui exigent le retrait pur et simple du projet. Le président de la République a répondu qu’il ne reculerait pas et que le référendum se tiendrait bel et bien. Mais en catimini, il ne fait rien pour que le vote ait lieu. Au contraire, les faits portent chaque jour à croire que le président a enterré le projet sans l’avouer.

Crédit photo : Thomas Imo/Photothek via Getty

Manifestations et doléances

De Bamako à Paris, en passant par Ségou, Sikasso, Bougouni et Kita, les Maliens sont sortis par milliers pour dire non à la révision de la Constitution. A Bamako, des centaines de milliers de citoyens ont battu le pavé le 17 juin. Le 1er juillet, une foule de moins grande dimension a tenu un meeting à l’avenue du Cinquantenaire, à Bamako, malgré l’interdiction de la gouverneure du district. Le même samedi 1er juillet 2017, les populations de Kayes, de Sikasso, de Ségou et de Kita ont marché pour dire NON à la révision. Elles annoncent qu’aucune opération référendaire ne se tiendra dans leurs localités si les questions socio-économiques prioritaires ne sont pas réglées. A Kayes, les manifestants conditionnent la tenue du référendum à la reprise des activités du train-voyageurs. A Koulikoro, même son de cloche : les manifestants se disent prêts à mourir pour empêcher toute opération de vote tant que l’Huilerie cotonnière du Mali (HUICOMA) ne rouvre pas ses portes car cette usine étant la seule industrie locale et le principal pourvoyeur d’emplois de la région. On imagine sans peine que si la tenue du référendum devait dépendre de la résolution des épineux problèmes, elle n’aurait jamais lieu …

L’Etat cherche désespérément des agents électoraux

Les opposants à la révision constitutionnelle ne constituent pas le seul obstacle à la tenue d’un référendum. En effet, le gouvernement fait face à des difficultés d’ordre logistique et humain. Il n’arrive pas à mobiliser les ressources humaines nécessaires à l’organisation du référendum, notamment les assesseurs et présidents de bureaux de vote. Avant le report du référendum, les gouverneurs, préfets et sous-préfets cherchaient désespérément ces hommes et femmes indispensables à la tenue d’une élection. Selon nos informations, les gouverneurs ont adressé des correspondances aux différents chefs d’écoles publiques pour qu’ils fassent parvenir les noms des enseignants qui voudraient être assesseurs ou président de bureaux de vote. Les enseignants ont tous refusé de s’enrôler dans l’affaire. Certains parce qu’ils sont eux-mêmes opposés à la révision ; d’autres par peur de se faire agresser le jour du scrutin par les partisans du non, qu’ils trouvent beaucoup trop nombreux. Certains chefs d’établissements académiques, connaissant déjà l’avis de leurs collègues enseignants, n’ont même pas pris la peine de les informer de la demande des gouverneurs.

Pour contourner ce qui ressemble à un boycott passif du référendum, certains gouverneurs ont décidé de joindre au téléphone les anciens présidents de bureaux de vote et assesseurs qui ont officié lors des dernières élections communales. Ces personnes ont aussi décliné l’offre. Plus grave : même les partisans du « Oui » ont peur de se porter volontaires aux postes d’agents référendaires.

Députés traqués dans leurs circonscriptions électorales

Les députés de la majorité présidentielle invités à expliquer le nouveau texte dans leurs circonscriptions électorales se font le plus souvent huer par les citoyens. La majorité des députés ont été chassés ou interdits de parler de révision. Ainsi, en région de Kayes, les trois députés RPM de Bafoulabé (Kissima Keita, Boubacar Sissoko et Mohamed Tounkara), partis expliquer le projet de révision le 19 juin à leur électorat, n’ont eu le salut que grâce à l’agilité de leurs jambes. A Koro, dans la région de Mopti, les députés venus rendre compte du projet de révision ont été chassés comme des malpropres. Pour les habitants de cette localité qui vient d’être endeuillée par des affrontements intercommunautaires entre Dogons et Peuhls (90 morts), les populations disent avoir comme priorité la sécurité et non une révision constitutionnelle. Dans ces conditions, il y a lieu de se demander qui organisera ou supervisera le vote référendaire.

Insécurité généralisée

Depuis 2012, l’insécurité au Mali est généralisée, même si les régions du Nord et du Centre lui paient le plus lourd tribut. Au moins 500 personnes ont été tuées depuis le début de l’année 2017. Une dizaine de personnes restent prises en otages par des groupes armés. La région de Kidal est en proie à une guerre intertribale. L’autorité de l’État ne s’y exerce pas. Pas plus tard que le jeudi 6 juillet 2017, de violents affrontements ont opposé des combattants de la Coordination des Mouvements de l’Azawad (CMA) à ceux du GATIA, groupe d’autodéfense. Ces combats ont fait 15 morts, dont 12 membres de la CMA et 3 du GATIA. Qui oserait parler de référendum à Kidal ? Or, l’insécurité qui prévaut justifie l’absence de l’Etat dans de nombreuses autres zones du Centre et du Nord du Mali. Ces constats enlèvent tout intérêt à l’Arrêt de la Cour constitutionnelle qui, contre toute évidence, a déclaré qu’au Mali, l’insécurité est « résiduelle » et que l’Etat exerce la plénitude de ses missions sur l’ensemble de son territoire. Selon l’arrêt de la Cour, « la souveraineté du peuple s’exerce à ce jour par ses élus sur toute l’étendue du territoire national. Il n’a pas été attesté d’une présence de troupes d’occupation étrangères sur le territoire malien de façon à en compromettre son intégrité au sens du droit international ».

Le projet renvoyé à une seconde lecture

Il reste que la Cour a demandé, le 5 juillet 2017, au gouvernement de renvoyer le projet de révision devant les députés pour une seconde lecture. La Cour a accepté la requête de l’opposition malienne sur l’article évoquant la durée du mandat des sénateurs. Cet article ne mentionne aucune indication sur la durée du mandat des sénateurs désignés par le président de la République.

Au-delà de ces querelles juridiques, le renvoi en seconde lecture suppose que tout le peuple soit à nouveau consulté par les députés avant un nouveau vote. Une audition d’une telle ampleur, exigée le 2 juin par la CMA et le secrétaire général de l’ONU, ne peut se faire avant la fin de 2017. Or, déjà en début 2018, le pays sera en précampagne présidentielle. Une élection cruciale dont la préparation humaine, matérielle et financière fera oublier jusqu’au dernier chapitre du projet de loi référendaire.

Article initialement publié sur le blog de Abdoulaye Guindo

« La bière n’est pas une priorité. Qu’est-ce qu’on choisit, le mil pour manger ou le mil pour boire ? Je crois qu’il faut d’abord nourrir les gens. Ensuite on verra le sort de ceux qui veulent boire. Tous les burkinabè ne boivent pas de la bière, mais tous les burkinabè mangent chaque jour. Il y aura de la bière premièrement à condition que les gens aient fini de manger à leur faim, deuxièmement à condition que ce soit à partir de mil du Burkina. Est-ce qu’un régime politique sérieux peut avoir comme préoccupation principale le sort des buveurs de bière ? ».

Thomas SANKARA, le 4 octobre 1987

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