RSP, acteur principal de mon film documentaire…

PAYS : Burkina Faso
DATE DE PUBLICATION : dimanche 20 septembre 2015
CATEGORIE : Blog
THEME : Opinions
AUTEUR : Redaction

Je ne sais pas par où et comment commencer mon récit. Une histoire au cours de laquelle les hommes en tenue sont tous en treillis mais ne se ressemblent pas : certains tuent à bout portant et d’autres protègent… Mon périple se déroule à Ouaga. Bienvenu dans mon film documentaire avec le RSP comme acteur principal. Lisez mon récit dans lequel la mélancolie, la tristesse, la honte et l’humour ce côtoient. Faut-il en rire ou en pleurer ? À chacun sa sensibilité ! Je commence.

16 septembre à 18h, je suis parti de la maison vers le centre-ville. Après la déclaration du président du CNT Cherif SY au cours de laquelle il devrait marcher sur Kosyam pour libérer le président Kafando et le PM. Je partais donc pour prêter main forte. J’ai fait le tour mais aucune trace de mobilisation. Je suis allé en direction de la présidence mais la route était déjà barrée par le RSP avec les blindés au niveau de la télévision BF1. J’ai fait demi pour aller en classe pour mes cours mais aucune salle n’était ouverte à l’école. Aucun étudiant ni professeur. J’ai continué à la maison.

Aux environs de 20h me voilà de nouveau en route pour le centre-ville. « Tu ne peux pas rester à la maison pendant que les autres sont en train de lutter. La révolution c’est sur le terrain et non dans la bouche », me dit silencieusement une voix invisible. Touché dans mon orgueil, je me dois de partir, sous la pluie. Ma destination fut la mythique Place de la Révolution. Timide mobilisation. Quelques dizaines de personnes sont déterminées à aller bruler le siège du CDP. J’ai suivi le cortège. Ils se sont résignés une fois arrivée sur les lieux. Raison : rien à bruler. Le siège de ce parti porte toujours les stigmates de l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014. Déterminé, je mets le cap sur Ouaga 2000. Il est 21h passé. Arrivé à hauteur de l’hôtel Palace, encore le RSP. Décidément ! Personne ne passe. Je fais demi-tour, situation oblige. Malheur : mon carburant est fini. Les coups de fusil commencent à retentir de partout. Je me suis mis à courir. J’ai rebroussé chemin en empruntant les six mètres mais hélas ! Le RSP occupait chaque six-mètre au niveau de la Patte d’Oie. Je ne sais où aller. Je continue mon chemin sur le goudron. « Ce qui doit arriver arrivera », murmurai-je. Chemin faisant, un monsieur arrive derrière moi et m’interpelle.

-  Ta moto a un problème, mon ami ?
-  Non, ce n’est pas un problème en tant que tel. Je suis en panne sèche.
-  Là, tu es mal barré, mon ami !
-  Ah bon ?
-  J’ai fait le tour de la ville mais aucune station à essence n’est ouverte. Aucun détaillant non plus ne se signale.
-  Habitudes-tu loin d’ici ?
-  Oui ; je suis à Wemtenga.
-  Pouf ! c’est vraiment au bout du monde.
-  En tout cas ce n’est pas la porte d’à côté.
-  Je propose de t’aider. Monte sur ta moto et je me charge de te pousser.

J’hésite un instant à sa proposition en lui disant que je pourrai me débrouiller. Il insiste avec un ton assez ferme.

-  La situation est plus compliquée que tu n’imagines. S’ils (RSP) te trouvent ici alors tu es un homme mort...

Il jette un coup d’œil fugitif derrière lui et me confie :
-  Je suis gendarme en civile et voilà ma carte d’identité. Je tourne dans la ville pour les renseignements. Rassure-toi.

Rassuré, j’accepte son offre.

-  Je tiens à t’aider juste pour te faire savoir que tous les hommes de tenue ne sont pas tous pareils.
-  Oui, vous n’êtes pas tous pareils. La preuve, vous m’avez gracieusement aidé. Puisse Dieu vous le rende au centuple.

Chaque jour suffit sa peine ou si vous voulez chaque jour avec son lot de malheur. Nous sommes au 17 septembre. Je me suis réveillé sous les coups de rafales. Difficile de mettre le nez dehors. En ce jour ensoleillé, la faim est là. Il faut aller au marché. C’est pratiquement en rampant que j’ai acheté mes condiments. Les vendeuses de légumes étaient presque terrées sous leur table pour vendre. Les balles sifflaient de plus belle. Comment sortir du marché et accéder à nos engins parqués au parking ? Mystère !
-  Nadège, arme-toi de courage et sort, on va partir, ai-je tenté de convaincre ma cousine qui était cachée dans une maisonnette du marché. Difficilement, je l’ai convaincu.

Chemin faisant les sifflements de balles étaient tel que Nadège a fini par balancer tout ce qu’elle avait en main. Le portale d’un côté et nos condiments de l’autre côté de la route. « On va manger quoi maintenant à midi », ai-je hurlé ainsi sur Nadège qui ne cherche que le chemin de la maison. On s’est mis à courir dans tous les sens. C’est une panique générale. Les tires qui se limitaient sur les grandes voix pénètrent désormais dans les quartiers. C’est une course poursuite entre les éléments du RSP et les jeunes qui organisent la résistance. La scène se déroule sur l’avenue Charles de Gaule et dans le marché Wemtenga. Les motos sont incendiées ainsi que les véhicules. Rien n’est épargné et c’est ainsi qu’un magasin de pièces détachées auto a été incendié. Qu’est-ce que ce magasin contient d’autres pour être brulé ? Seul le RSP détient la réponse. Pendant que le RSP arborait les grandes artères on voyait devant eux un groupe de motos qu’il suivait. Qui sont ceux qui sont sur les motos ? Et pourquoi eux, ne craignent-ils pas ? Est-ce des otages ? Beaucoup de questions défilaient dans ma tête toutes à la fois. Mais mon voisin va mettre fin à mes multiples interrogations à me fournissant une réponse sous laquelle je suis tombé tout raide. Il me dira donc : mon ami ce sont les gars du CDP...

Entre temps j’ai reçu un sms d’un ami de Bobo qui dit ceci :
-  Nous avons réussi notre pari.
-  De quel pari parles-tu ? Lui ai-je demandé.
-  Ben, c’est parti pour que le CDP gagne les élections.
-  C’est du suicide mon ami. Vous êtes en train de vous trucider. Votre pari n’est qu’une question d’heures. Et je te conseille de ne pas t’afficher sinon…

A-t-il compris ? Je ne crois pas.
Je m’arrête là. J’en avais gros au cœur, il fallait que je déverse ma bile sur les débiles qui utilisent leur kalach plutôt que leur matière grise.

Masbé NDENGAR

« La bière n’est pas une priorité. Qu’est-ce qu’on choisit, le mil pour manger ou le mil pour boire ? Je crois qu’il faut d’abord nourrir les gens. Ensuite on verra le sort de ceux qui veulent boire. Tous les burkinabè ne boivent pas de la bière, mais tous les burkinabè mangent chaque jour. Il y aura de la bière premièrement à condition que les gens aient fini de manger à leur faim, deuxièmement à condition que ce soit à partir de mil du Burkina. Est-ce qu’un régime politique sérieux peut avoir comme préoccupation principale le sort des buveurs de bière ? ».

Thomas SANKARA, le 4 octobre 1987

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