Yves Traoré sur les Koglweogo : « c’est une bombe que nous avons entre les mains ! »

PAYS : Burkina Faso
DATE DE PUBLICATION : jeudi 25 février 2016
CATEGORIE : Articles
THEME : Société
AUTEUR : Redaction

Amnesty International a organisé une conférence de presse le 24 février 2016 à Ouagadougou. Objectif : présentation du rapport annuel 2015 sur la situation des droits humains dans le monde. C’est un tableau sombre qui a été présenté aux hommes de médias. L’affaire des Koglweogo s’est invité dans le débat, l’actualité oblige. « Que pensez-vous des koglweogo », voilà la question qui a été posée par un confrère au présidium. Yves Traoré, directeur exécutif de Amnesty International Burkina n’a pas fait l’économie des mots : « c’est une bombe que nous avons entre les mains » a-t-il dit avant de poursuivre à dépeindre la situation qui prévaut. Lisez plutôt son intervention.

A chaque fois qu’il y a un groupe qui se met au-dessus d’une loi alors il faut s’inquiéter. Le débat a commencé depuis l’année dernière sur les réseaux sociaux. Il y avait un collègue défenseur des droits humains qui avait fait l’objet de vives critiques tout simplement parce qu’il avait attiré l’attention de la population en leur disant que ce qu’il a vu peut être dangereux. Il a été attaqué, vilipendé ; on a vociféré sur lui. Et maintenant nous avons le premier mort qui est survenu la semaine dernière. Et c’est là que les gens ont commencé à faire attention. On comprend bien la préoccupation de la population, mais il faut faire attention. Nous les activistes de droits humains, nous pouvons paraître idéalistes mais c’est ça aussi qui guide notre action. Ce que nous demandons semble lourd. On est conscient de la réalité. Il est évident que si les gens sont en insécurité, il est de leur droit de réfléchir comment ils peuvent se protéger mais en même temps, il faut faire très attention. Et nous faisons face actuellement à cette confrontation mais il faut aller jusqu’au bout.

« On va les tabasser ! On va les tuer… » !

Imaginez un groupe de 200 à 300 personnes armés face à des professionnels que sont les policiers et les CRS. Un petit incident et tout peut partir d’un coup. Qu’est-ce qui va se passer ? Que dirons-nous par la suite ? On dira tout simplement que beaucoup de gens ont été tués parce qu’à cause de la réalité on a laissé faire. C’est certain que beaucoup ont écouté l’audio de ce qui s’est passé. Moi aussi je l’ai écouté et j’avais froid dans le dos. On entendait leur leader dire : « on va les tabasser ! On va les tuer… ! » Et avec tous ces propos-là, on doit se taire sous prétexte qu’on a été attaqué par les djihadistes, parce qu’il y a l’insécurité. Dans ce cas, qu’on soit d’accord qu’il n’y ait plus d’Etat et moi je rentre dans mon village m’emparer d’une machette et je dis à ma femme et à mes enfants que maintenant, c’est chacun pour soi…

Pas de présomption d’innocence

C’est un sujet qui passionne mais il ne faut pas seulement voir le cours terme. Est-ce que chacun de nous s’est posé la question de savoir comment les koglwéogo fonctionnent ? Je suis sûr que non. Ils ont des présidents, des vices président, des juges avec leurs adjoints, un trésorier avec son adjoint et un commissaire au compte. Et quand on vous dit que pour un poulet volé il faut 50 000 f d’amende on ne se pose pas la question non plus de savoir où va cet argent. C’est un problème sérieux qu’il faut dépassionner parce qu’il y va de l’avenir du pays. On laisse faire parce qu’il y a de l’insécurité mais qu’est-ce qu’on fait de notre armée ? Qu’est-ce qu’on fait de nos policiers et de nos gendarmes ? Parce qu’on se dit que ce sont des populations qui connaissent mieux le terrain ! Demain quand ils vont commencer à nous flageller on se lèvera pour protester. Ils vont nous emprisonner parce qu’ils ont des prisons. J’ai entendu un leader de cette association dire que si jamais on attrape quelqu’un il n’y aura pas de présomption d’innocence. On le tabasse et si jamais on l’amène à la gendarmerie ou à la police et s’il est relâché ce sera ces gendarmes où ces policiers qui auront à faire à nous. C’est certes passionnant mais c’est très dangereux. C’est une bombe que nous avons entre les mains. Il faut se référer à la loi sinon on ne s’en sort pas.

Il y a déjà eu un mort…

La population souffre et a trouvé des moyens endogènes pour se défendre. C’est bien, mais en même temps, est-ce que le Burkina Faso ne se retrouve pas avec des associations ou des entités hors de contrôle ? Il y a déjà eu un mort et avant que cette personne ne rende l’âme, il avait son dos complètement meurtri. Le débat n’est pas de leur maintien ou de leur encadrement mais le débat est que, est-ce que le Burkina Faso, Etat de droit est prêt à accepter que ses devoirs régaliens qui reviennent à l’Etat de protéger les individus soient retransmis sans organisation à des comités d’autodéfense. C’est ce qui nous fait peur. Rappelez-vous de ce qui s’est passé la semaine dernière. C’est au bas mot 300 personnes armées qui étaient face aux forces de l’ordre donc il faut sérieusement réfléchir sur cette question. Il faut être objectif sur le long terme. A court terme ça peut nous arranger mais attention !

Propos recueillis et transcrits par Masbé NDENGAR

« La violence à l’égard des femmes et des filles constitue une violation des droits de l’homme, une pandémie de santé publique et un obstacle de taille au développement durable. [...] Elle impose des coûts exorbitants aux familles, aux communautés et aux économies. [...] Le monde ne peut pas se permettre de payer ce prix. »
Ban Ki-moon, Secrétaire général de l’ONU

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